Le prix réel d’un chasseur selon les modèles

« Inspirée par les événements de la vie réelle » : cette formule, désormais gravée en préambule de nombreux biopics hollywoodiens, s’affiche rarement sur une histoire aussi dérangeante que celle portée par Hunters, la série d’Amazon Prime menée par Al Pacino. Nous voilà plongés dans le New York de la fin des années 70, où un groupe bigarré de justiciers se lance à la poursuite d’anciens nazis infiltrés au plus haut niveau de la société américaine. Ces criminels, tapis dans les rouages du pouvoir, rêvent d’imposer un Quatrième Reich sur le sol des États-Unis.

Tout au long des dix épisodes, la série multiplie les retours en arrière sanglants vers les camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale. Le ton est volontairement outrancier, les scènes stylisées jusqu’à l’excès. On comprend vite que le show ne cherche pas à reproduire fidèlement la réalité, certains critiques évoquent même un « porno de la torture » pour qualifier ces séquences. Le Mémorial et Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau n’a pas tardé à réagir, dénonçant publiquement la série sur Twitter et l’accusant de « folie dangereuse », craignant qu’elle ne serve la cause des négationnistes à venir. Une scène en particulier met le feu aux poudres : des détenus forcés de s’affronter lors d’une partie d’échecs humains, où chaque pièce capturée se solde par une exécution brutale.

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Le compte officiel du mémorial a rappelé que les atrocités commises à Auschwitz sont largement documentées : inventer un jeu tel que celui montré dans la série ne relève pas seulement de la falsification, mais aussi du risque de nourrir le déni. Selon leur message, « nous honorons les victimes en préservant l’exactitude factuelle ».

Malgré la polémique, la question taraude les fans : Hunters s’écarte-t-elle autant de l’histoire véritable ? Qu’est-il réellement arrivé ? Dan Stone, professeur d’histoire moderne et directeur de l’Institut de recherche sur l’Holocauste à l’Université Royal Holloway, a accepté de disséquer pour nous le degré de véracité de la série.

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Des nazis ont-ils vraiment trouvé refuge aux États-Unis après la guerre ?

« Oui. À la fin de la guerre, certains membres du parti nazi ont réussi à fuir en se dissimulant, changeant d’identité, et certains d’entre eux ont atterri aux États-Unis. Ce n’était pas massif, la majorité ayant pris la direction de l’Amérique latine, la Syrie, l’Égypte ou d’autres pays. Mais il y a bien eu des cas de nazis installés sur le sol américain. »

Des dignitaires nazis de premier plan ont-ils immigré aux États-Unis ?

« Pour les hauts gradés, on n’a pas vraiment de preuve de leur arrivée en Amérique. Ceux qui étaient identifiés comme chefs se sont surtout réfugiés en Amérique du Sud. Une fois la guerre terminée, la plupart ont mené une existence discrète. On a vu quelques cadres nazis poursuivre leur carrière en Allemagne de l’Ouest. L’Allemagne de l’Est, elle, n’a pas hésité à les exposer au grand jour, publiant régulièrement des listes ou des “livres bruns” pour les dénoncer. »

Des groupes de justiciers chassaient-ils les nazis aux États-Unis ?

« Non, cela relève de la fiction. Simon Wiesenthal, par exemple, basé à Los Angeles, s’est consacré à l’identification des anciens nazis dans le monde entier, mais il n’était pas à la tête d’une quelconque milice, ni ne traquait ou exécutait lui-même ces criminels. Son travail consistait surtout à compiler des dossiers, à recueillir des témoignages et à repérer les suspects de haut rang, partout où il le pouvait. Aux États-Unis, ce type de traque organisée n’a pas existé. Après la guerre, quelques petits groupes de survivants juifs ont envisagé, et parfois mené, des actes de représailles contre des Allemands, mais cela s’est produit sur le sol européen, pas américain. »

Des scientifiques ayant servi le régime nazi ont-ils travaillé pour le gouvernement américain ?

« Oui, c’est avéré. Pendant l’occupation de l’Allemagne par les Alliés, un processus de dénazification a été mis en place. Ceux dont la notoriété était moindre pouvaient se fondre dans la masse, mais les scientifiques célèbres étaient vite repérés. Les Américains, notamment, ont recruté certains d’entre eux pour travailler sur des projets comme Manhattan. Cette collaboration a bel et bien existé. »

Les scènes de torture de la série s’appuient-elles sur des faits réels ?

Scène : Les responsables du camp forcent les détenus juifs à un jeu d’échecs grandeur nature, où chaque pièce prise est exécutée sur-le-champ. Les vainqueurs, eux, survivent.

Dan Stone répond : « Je doute fort que cet épisode précis ait eu lieu. On est clairement dans l’excès, mais il existe bel et bien des récits d’horreurs inimaginables, parfois associées à des jeux cruels ou à une mise en scène de la violence. Même si la scène de l’échiquier humain semble inventée, des pratiques comparables ont existé. Il faut avoir en tête que la brutalité quotidienne dans les camps dépassait souvent l’entendement. »

Dans un passage glaçant, un officier nazi force des détenus à se placer en cercle pendant qu’il fait jouer un gramophone. Au moindre mot de travers ou note fausse, la sanction tombe, une balle dans la tête.

Dan Stone précise : « Je n’ai pas souvenir d’avoir lu un témoignage décrivant exactement ce type de scène, mais il existe de nombreux récits où des gardiens tiraient au hasard sur des prisonniers. Un exemple connu au cinéma se trouve dans La Liste de Schindler : Amon Goeth, le commandant du camp de Plaszow, s’amusait à viser et abattre des détenus depuis son balcon. Ce genre de cruauté a été attesté. Les “jeux” où les gardiens poussaient les prisonniers à se battre ou se torturer existent aussi dans les archives. »

L’un des souvenirs évoqués par Meyer Offerman, le personnage incarné par Al Pacino, relate les expérimentations d’un médecin nazi sur des détenus juifs. Dans la série, ce médecin force ses victimes à ingérer des quantités d’eau de mer, sous prétexte de déterminer la résistance des pilotes de la Luftwaffe à l’eau salée.

Dan Stone analyse : « Ce genre d’expérience a bel et bien eu lieu, même si le détail exact peut être romancé. Les nazis ont mené de nombreux essais sur la survie dans l’eau salée, parfois en submergeant des prisonniers pour mesurer leur endurance, cela devait servir à estimer les chances de survie de pilotes abattus en mer. L’histoire racontée dans la série contient indéniablement une part de vérité, même si elle amplifie sans doute la réalité. Les expériences menées dans les camps étaient innombrables et souvent atroces : stérilisations forcées, radiations, injections dans les yeux, contaminations volontaires… Tout cela est solidement documenté, et n’a pas concerné uniquement les juifs, mais aussi d’autres minorités comme les Roms. »

La fiction a beau s’emparer de l’histoire avec fracas, la réalité, elle, dépasse souvent ce que l’imagination ose mettre en scène. Hunters, derrière ses excès et ses partis pris, rappelle surtout que la frontière entre souvenirs et récits s’avère parfois plus trouble qu’on ne le croit.